Il était une fois... la "DZ des Bois" de CHAMONIX

De 1983 à 1995

Publication : 10/03/2017 Auteur(s) : Francis

La toute première cabane de la DZ des bois en 1983 - Photo DR collection Francis DelafosseEn ce dernier jour du mois de Juin 1983, je prends place à bord de l’hélicoptère Alouette III de la Base Sécurité civile d’Annecy au côté de son Chef, Roger Colin. Nous décollons vers le massif du Mont-Blanc pour effectuer une reconnaissance aérienne, destinée tout d’abord à me faire découvrir ce secteur, suite à mon arrivée en Haute-Savoie. Puis, nous resterons sur Chamonix pour toute la durée de la semaine à la disposition du secours en montagne en relève de l’Alouette III Bravo Lima (F-MJBL) de la Gendarmerie de Megève.
L'équipage Colin/Delafosse à bord de l'Alouette III sur la DZ des Bois à Chamonix, années 80 - Photo DR collection Francis DelafosseTrès vite au loin, j’aperçois ce fameux sommet, ce toit de l’Europe, ce célèbre domaine mythique dont j’avais tant entendu parler. N’était-ce pas un peu présomptueux de ma part d’avoir accepté ma mutation ici ? Moi qui ignore quasiment tout de la montagne.
Mais maintenant, plus question d’hésitation ou de recul possible, cette fois, j’y suis…
Bénéficiant d’une météo qualifiée de "grand beau", le spectacle est sublime, je n’avais jamais rien vu de semblable, bien loin de mes vols effectués dans le passé sur l’horizon rectiligne de l’océan et les vastes étendues de dunes et forêts de l’Aquitaine. Bien loin également des survols de mon plat pays natal, à peine rehaussé par deux ou trois collines et quelques terrils sur le bassin minier.
A notre approche du massif alpin, apparaissant au loin comme un décor de maquette sorti des nuages, tout se précise peu à peu. Je pénètre aussitôt dans une troisième dimension de beauté, face aux reliefs de rocher et de glace, sculptés dans les neiges éternelles.
En approche sur la Vallée Blanche dans le massif du Mont-Blanc - Photo DR collection Francis DelafosseFinis les vols à l’horizontale, ici c’est du vrai travail de vol en montagne dont il s’agit. On monte en pleine puissance et on évolue le long des crêtes d’où s’agrippent çà et là quelques splendides épaisseurs de congères. Nous chutons ensuite brutalement de plusieurs centaines de mètres dans une impressionnante descente en autorotation pour nous laisser à nouveau emporter au gré des vents ascendants. Le tout, sous les yeux des "choucas", ces rares volatiles d’altitude qui sans le vouloir nous guident dans nos évolutions. Puis, cerise sur le gâteau, après plusieurs minutes de vol en montée, voilà notre Alouette rouge posée au sommet de ce majestueux Mont Blanc que tant de cinéastes et de photographes choisissent pour exprimer leurs talents.
Roger, le pilote, me jette un regard de temps à autre, épiant d’un œil amusé mon comportement. Je le devine heureux et fier de me faire découvrir ce massif, un peu comme si tout ce "terrain de jeu" lui appartenait. Il s’applique à me désigner un par un, les divers endroits visités. En direction du sommet du Mont Blanc - Photo DR collection Francis Delafosse Mais comment vais-je me souvenir de tous ces noms bizarres donnés aux sommets, et aux parois vertigineuses qui s’offrent encore à nous, après plus d’une heure de vol ?
Quelque peu saoulé par le côté spectaculaire de cette nature céleste et sauvage, qui n’a pour toute référence humaine que quelques rares constructions de refuges judicieusement implantées çà et là, notre vol se termine. Le moteur s’arrête lentement dans son sifflement en decrescendo caractéristique et tout redevient silencieux sur cet endroit où, pour la toute première fois, je pose le pied : "La DZ des Bois".

Au premier coup d’œil, tout me parait rustique et rudimentaire, un hangar en béton à peine bordé de quelques rochers pour ne pas trop trahir l’environnement, une simple cabane en bois, un revêtement minimum de bitume au sol et, grand luxe, installée depuis peu, une soute à carburant. A l'intérieur de l'Alouette III avec en arrière-plan le Mont Blanc - Photo collection Francis Delafosse Il n’y a pas si longtemps encore, mes collègues effectuaient les pleins de l’hélico avec des fûts. Malgré tout, cela est assez loin de l’idée que je me faisais d’une infrastructure digne du travail effectué ici et reconnu par tous en matière de secours.

Le lendemain matin, après une nuit un peu agitée, mes pensées s’évanouissent encore dans les merveilleux vols de la veille. Depuis plusieurs années déjà, tous les équipages hélicoptère du secours sont hébergés ici à l’Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme.
Levé plus tôt que prévu, impatient mais un peu anxieux de vivre ce premier jour d’alerte, je me présente comme convenu dans la salle à manger des professeurs pour prendre le petit déjeuner. Une seule personne se trouvait là présente en bout de table. Mon plateau dans les mains, spontanément je m’installe à ses côtés et après une brève salutation, nous bavardons de choses et d’autres comme de vieux amis.
Le personnage m’est pourtant totalement inconnu et je devais apprendre peu de temps après, qu’il s’agissait en fait du célèbre alpiniste Gaston Rebuffat.
Ignorant tout de la vallée de Chamonix, qu’avais-je bien pu lui raconter ? S’il s’en était rendu compte, à aucun moment, il ne s’était permis de me le faire remarquer… ce doit être ça aussi, la grande classe des "Seigneurs de la montagne".

Equipage Romet/Delafosse en Alouette III au-dessus des séracs - Photo André Fatras - collection Francis DelafosseQuelques jours plus tard, à l’aube de ce samedi 9 juillet, un terrible drame engendré par la chute d’un sérac à l’Aiguille du Chardonnet, va endeuiller la vallée. Réveillés aussitôt, en équipage avec René Romet, nous nous rendons à la DZ où deux sauveteurs du PGHM nous attendent pour être embarqués et déposés sur les lieux.
Arrivés à proximité du lieu du drame, très vite, nous apercevons un groupe de personnes totalement désemparées. Dans sa chute, le sérac a emmené une quinzaine d’entre elles. Certaines, toujours en partie recouvertes par la neige, demeurent immobiles, d’autres sont blessées et n’attendent que les secours. Quatre heures de vol au total nous seront nécessaires pour effectuer cette intervention.
Dans un premier temps, les blessés sont embarqués à bord de notre Alouette pour être descendus en priorité sur la DZ des Bois. Au cours de l’une de nos rotations, quatre rescapés valides montent à bord. Assis en position treuilliste, je leurs fais face, leurs yeux sont hagards et un peu rougis. Soudain, l’un d’eux se met à sangloter les mains tremblantes sur le visage, il semble au bord de la crise de nerfs. Si la situation dégénère, je me retrouve seul et certainement incapable de maîtriser tout ce petit monde. Quelle imprudence de les avoir installés à bord tous ensemble sans être accompagné d’un sauveteur ou deux et je calcule le temps qu’il nous reste pour arriver sur la DZ et les débarquer enfin.
Récupération d'un corps dans un sac - Photo DR collection Francis DelafosseNous poursuivons ensuite nos allers-retours pour la récupération des corps. Un par un, ils sont glissés à l’intérieur d’une toile de jute, fermée par une simple corde de chanvre, qui ne sont pas sans me rappeler les sacs à patates ou de charbon de mon enfance. Embarqués l’un après l’autre à bord de l’hélico, nous les descendons à la DZ. Puis, déchargés au sol, ils sont déposés au fond du hangar sans ménagement particulier, un peu comme si cela était pratiqué d’une manière habituelle. Un gros véhicule tout-terrain des Pompiers viendra plus tard les récupérer pour les emporter à la morgue.
Les protocoles, les rituels, les représentations religieuses, tout cela c’est pour la ville, ici sur cette DZ, apparemment, nous sommes encore comme à l’arrière-plan d’un champ de bataille.

Après leur descente de l’hélicoptère, certains survivants de l’avalanche restent assis immobiles, prostrés, d’autres font les cent pas, dans l’attente du véhicule des Sapeurs-pompiers qui les ramènera en ville. Pour nous aussi, l’ambiance sera plombée pour le reste de la journée. Puis arrivent les autorités toujours plus nombreuses parait-il, en fonction de l’importance des évènements, tout comme les journalistes, avides d’informations pour leur journal du lendemain. C’est cela aussi la DZ des Bois, et je viens de vivre là, mon premier gros drame de la montagne.

Malgré tout, cette première semaine de secours effectuée dans cette vallée de Chamonix avait été riche d’enseignement et de réussite par le nombre de personnes secourues et la particularité des hélitreuillages effectués. La "pêche" avait été très fructueuse et je pouvais m’en retourner sur Annecy, satisfait et heureux, en espérant qu’il en soit de même de la part de tous à mon égard… moi la toute dernière recrue Sécurité civile de la DZ des Bois.

Avant mon arrivée dans ce "Nouveau Monde", j’ai connu par ailleurs les débuts de la médicalisation héliportée et la création des SAMU, expérimentée parfois avec abus et j’imagine qu’ici aussi, je vais certainement connaître bientôt beaucoup d’évolutions.

Les deux Alouette III (Sécurité civile F-ZBDM et Gendarmerie F-MJBN) dévolues au secours en montagne chamoniard stationnées sur la DZ des Bois fin des années 80 (1988 ?) - Photo DR collection Maison de la Montagne de ChamonixCe nom de DZ, (Initiales de Dropping Zone, utilisées à l’origine pour les parachutistes) déjà prononcé et entendu mille fois, fait partie intégrante du vocabulaire chamoniard depuis l’intégration systématique de l’hélicoptère au cœur des missions de secours. En effet, depuis plus de quinze ans déjà, notre hélicoptère est installé ici pour la durée de la semaine en alternance avec celui de la Gendarmerie.
Même si nos "Alouette" furent difficilement acceptées à leur arrivée dans la vallée au début des années soixante, on leur découvrira petit à petit plusieurs avantages. Tout en gagnant un temps précieux pour l’approche des sauveteurs sur zone, l’hélicoptère facilite également les recherches et les reconnaissances, sans oublier un côté irremplaçable pour le transport de matériels.
Par la suite, son plus grand atout, son exclusivité même, fut sans conteste, sa possibilité de pouvoir effectuer des treuillages au plus près des victimes en assurant de surcroît leurs récupérations en civière hélitreuillable si nécessaire.

Après plusieurs séjours effectués alternativement à la Base d’Annecy, ma première saison d’été chamoniarde se termine et j’aurai participé ici, à plus d’une soixantaine de secours et effectué plus de deux cents treuillages y compris de nuit. Je viens de découvrir en grandeur réelle ce qui justifie la réputation de l’activité du secours en haute montagne pendant la période estivale.
Très impressionné dans le passé par le dévouement des sauveteurs-plongeurs en mer, ce que je découvre ici par l’action des sauveteurs du PGHM dépasse encore mon admiration.
Blottis, accrochés à la paroi, le regard sur nos évolutions, certains nous déclaraient, combien ils s’effrayaient de nous savoir dans cet hélico ballotté à tous vents, effleurant les rochers pour tenter de les hélitreuiller. Ils ignoraient que malgré tout, je n’imagine pas un instant échanger ma place avec la leur.
Une grosse injustice à leur égard, me viendra régulièrement à l’esprit, en constatant en effet qu’au fil du temps, ce sera toujours les plus anciens dans l’exercice de cette vocation dangereuse (pour laquelle le contribuable nous paie) qui en fait, demeureront les moins gradés. N’est-il pas préférable de s’assurer une petite carrière personnelle évolutive, que de s’investir continuellement face aux risques pour secourir la population ? La question se posera également pour moi et sans cesse, je ne pourrai m’empêcher d’y réfléchir, même si la passion demeurera plus forte que la raison…

Le 22 juillet 1983, assis sur un vieux banc accolé à notre cabane, j’assiste en direct à un éboulement provoquant Eboulement dans les Drus le 22 juillet 1983 - Photo DR collection Francis Delafosseun énorme nuage de poussière sur toute la face ouest des "Drus". Les appels au secours ne se font pas attendre et plusieurs sauveteurs du PGHM sont déposés pour intervenir auprès des gens surpris dans les voies.
Très vite, de nombreux responsables du secours arrivent les uns après les autres à la DZ. Ils s’installent comme ils le peuvent à l’intérieur de notre petite cabane pour former une réunion de cellule de crise, afin de se concerter sur la conduite à tenir. En effet, l’un des gendarmes-sauveteurs Jean Pouzet que nous venions juste de déposer s’est blessé et nous demande par radio de ne plus nous approcher de la paroi, car de nouvelles chutes de pierres viennent de se produire. La décision d’intervenir est en suspens, il nous faut attendre encore. Une nouvelle tentative sera effectuée plus tard et tout le monde sera secouru. C’est la première fois que je me trouve face au danger que représentent ces chutes de pierres