Secours au Mont-Blanc du Tacul en 1970
mercredi 11 février 2026
Retour sur un secours effectué il y a 56 ans, le 25 mars 1970, dans le secteur du Mont-Blanc du Tacul, par l’adjudant André Cuenot et le lieutenant Jean-Jacques Mollaret, à bord de l’Alouette III F-MJBF de la gendarmerie
« Inquiétude à Chamonix »…Quand ce titre apparaît dans les journaux, on sait à quel point il n’augure rien de bon. Et voilà les mots à nouveau écrits à la Une du Dauphiné Libéré ce mercredi 25 mars 1970. Qui plus est pour quatre guides alpinistes que bon nombre de Chamoniards connaissent bien.
Jean Fanton, Claude Jäger, Roberto Sorgato et Alain Badel ont entrepris le dimanche précédent d’atteindre par le couloir Gervasutti, le mont Blanc du Tacul. Tôt ce matin-là, on croit les avoir vus en pleine grimpée. Mais depuis, plus rien.
Dimanche, lundi… les jours défilant, tout le monde scrute la montagne. Y compris le guide Michel Couttet depuis la gare supérieure du téléphérique de l’aiguille du Midi. Il est 7 h 25 le mardi quand il aperçoit deux points noirs à la sortie du couloir. Mais impossible de confirmer, les nuages enveloppent à nouveau le sommet…
La météo, c’est d’ailleurs elle qui inquiète. Le mauvais temps a pu surprendre les quatre amis. Car il est tombé plus d’un mètre de neige au-delà des 3000 m. Redescendre aurait été suicidaire… Mais l’alpiniste Yannick Seigneur se veut optimiste. Peut-être ont-ils pu se mettre à l’abri : « Je les connais bien. Ils n’auraient jamais entrepris la descente dans ces conditions ». Fanton et Jäger sont souvent restés ainsi plusieurs jours. C’est la solution de la sagesse.
”Je ne suis pas sûr de pouvoir revenir vous chercher…
La sagesse doit aussi jouer pour les secours. L’Alouette 3 de la gendarmerie a bien décollé ce mardi matin, avec à son bord trois guides, dont Yannick Seigneur. Mais vu les conditions, il a fallu presque aussitôt se reposer. Deux caravanes terrestres se sont aussi mises en branle, opération aussi vite arrêtée : il neige trop désormais…
Mais le mercredi matin, il est à peine 6 h que déjà les pales de l’Alouette 3 tournent. Une éclaircie, pas question d’attendre. Aux commandes, l’adjudant Cuenot embarque avec son mécanicien, le lieutenant Mollaret et le guide Yvon Masino. Et il lui en faut de l’adresse ! « Le vent soufflait avec une telle force que je n’imaginais pas qu’il pourrait poser l’Alouette au sommet du Tacul ››, se souviendra Mollaret. « Nous recevions de terribles coups de boutoir qui, frappant l’hélicoptère sous le flanc, le soulevaient de 10 à 20 mètres, menaçant chaque fois de le faire basculer ».
Mais Cuenot réussit. Et, seconde bonne nouvelle, quand l’Alouette se pose, deux hommes sont aperçus ! Jean
Fanton se rapproche en soutenant Alain Badel. Aussitôt à bord, direction Chamonix. Quelques minutes plus tard, Claude Jäger et Roberto Sorgato, plus affaiblis, sont aussi récupérés par le lieutenant Mollaret et le guide Yvon Masino. Et voilà l’Alouette qui revient. L’équipage, les secouristes, deux rescapés : c’est trop. Sauf que la météo se gâte franchement… « Je ne suis pas sûr de pouvoir revenir vous chercher », annonce Cuenot à Mollaret. « Je vous embarque. Ce sera tangent, mais j’aime mieux ça que de vous laisser ici. »
« Si Fanton et ses amis ont la vie sauve, c’est à Cuenot qu’ils le doivent »
A 4 200 m, avec tout le monde entassé, Cuenot réussit à redécoller. À 7h30, mission accomplie, tout le monde est de retour dans la vallée. « Si Fanton et ses amis ont la vie sauve, c’est à Cuenot qu’ils le doivent », résume Mollaret.
“La vie sauve”, il s’en est fallu de peu et les quatre alpinistes le savent. « Il était temps… je crois que nous n’aurions pas tenu une journée de plus », reconnaît Jean Fanton. La matinée s’est écoulée et il répond aux questions du journaliste du Dauphiné Libéré. « Je vais très bien ! », s’est-il exclamé à son arrivée, rechignant à se faire examiner. Chez lui, « aussi frais que s’il était revenu d’une cueillette aux champignons », dixit le reporter, il raconte. Il est le seul qui peut le faire, ses amis sont hospitalisés, le temps notamment que leur température corporelle remonte de 30° à 37 °C…
« Si Sorgato ne m’avait pas bien assuré… »
Alors Jean Fanton explique. Comment le samedi soir, ils ont décidé de grimper toute la nuit sous « un clair de Lune magnifique ». Le mauvais temps les a surpris à mi-hauteur de la pente : « Au début nous n’avons pas
pris ça très au sérieux. Puis plusieurs coulées de neige ont balayé le couloir… » Aussitôt, ils ont quitté le couloir et sont arrivés au sommet en passant plus à gauche. Mais la tempête de neige était là-haut si violente ! À tel point que Jäger doutait qu’ils soient au sommet et qu’il était impossible de trouver la voie de redescente. À une centaine de mètres sous le sommet, ils ont donc dressé leurs tentes. Le dimanche s’est passé à attendre.
Lundi matin, la météo n’était guère mieux mais ils ont pu trouver le passage pour redescendre. Une première tentative vite arrêtée : « À peine avions-nous fait une centaine de mètres qu’une énorme avalanche a balayé la face nord. Les blocs me sont passés entre les jambes »…
Jean Fanton mesure sa chance : « Si Surgato ne m’avait pas bien assuré, j’étais fauché, et lui avec moi. » Retour en haut, réinstallation des tentes et le lundi s’est passé à attendre aussi.
Nouvelle tentative le mardi matin, dans un mètre de neige fraîche… et nouveau renoncement rapide. « Nous avons commencé sérieusement à nous faire du souci », Et le reporter peut le comprendre quand Jean Fanton lui fait cet aveu complété par une explication : « la dernière nuit, la tempête a déchiré la tente de Jäger et Batel ». Ce denier, plus faible, a été installé entre Sorgato et Fanton. Jäger s’est mis à l’abri comme il a pu dans les restes de la toile. « De temps en temps nous lui parlions. La nuit a dû lui paraître terriblement longue » avoue le rescapé.
Batel sera le dernier à sortir de l’hôpital, Dès le jeudi Jäger et Sorgato ont été libérés. Et Fanton ? L’entretien avec le journaliste fini, on le voit l’après-midi même en train de déneiger les abords de son chalet et de couper du bois. L’alpiniste en perdition à 4 200 m est redevenu un Chamoniard lambda… Source
Sylvaine Romanaz